ISTHIA
Institut Supérieur du Tourisme de l'hôtellerie et de l'Alimentation
Par Juliane Boistel, le 13/04/2026
Observer autrement l’agritourisme :
retour sur l’atelier des étudiants du master TIC
Dans le cadre de leur atelier terrain, les étudiants Master TIC Appliquées au Développement des Territoires Touristiques (TIC ADTT) de l’ISTHIA – UT2J se sont vus confier une commande du Comité Régional du Tourisme et des Loisirs d’Occitanie (CRTL), aujourd’hui AD’OCC, agence d’Attractivité et de Développement de la Région, dans le cadre du projet européen AgroTour, financé par le programme Interreg SUDOE. Les travaux ont été menés dans le cadre de l’atelier terrain du Master, sous l’encadrement de Philippe Godard, responsable de la formation et Julie Bousquet.
Au cœur de leur mission : interroger les modalités d’observation de l’agritourisme, afin de mieux en comprendre les impacts sur les territoires, et ce dans la perspective de concevoir un modèle d’observation permettant d’identifier si l’agritourisme représente un levier de développement durable sur un territoire donné.
Loin des approches classiques centrées sur la seule mesure des flux ou des retombées économiques, les étudiants ont choisi de questionner en profondeur les fondements mêmes de l’observation touristique. Leur objectif : passer d’une lecture fragmentée des initiatives à un modèle partagé, capable de rendre compte de la complexité des dynamiques territoriales, et potentiellement transférable à d’autres contextes.
Observer le territoire par le récit
Au-delà de la réflexion sur les modalités d’observation, un groupe d’étudiants a choisi d’interroger plus fondamentalement la manière dont un territoire peut être lu, compris et analysé. Leur proposition s’appuie sur le récit territorial, envisagé non comme un outil de communication ou de promotion, mais comme une méthode d’observation permettant de révéler les représentations, les valeurs, les usages et les relations qui structurent un territoire.
Dans cette approche, le récit constitue un matériau d’analyse à part entière. Il permet d’accéder à des dimensions souvent peu visibles dans les dispositifs classiques d’observation : les perceptions des acteurs, les imaginaires associés au territoire, les tensions, les convergences ou encore les éléments qui font sens collectivement.
Cette proposition repose sur une idée simple mais structurante : toute démarche d’observation repose implicitement sur une certaine représentation du territoire observé. Avant même de mesurer des phénomènes, il est donc nécessaire de comprendre ce qui fait territoire pour les acteurs concernés, les valeurs qui le traversent et les significations qu’ils lui attribuent. Le récit devient alors un outil d’enquête permettant de faire émerger ces différentes lectures et d’en analyser les points de convergence ou de divergence.
Les étudiants ont ainsi élaboré un protocole d’analyse, une véritable boite à outils avec méthodologie, du récit fondé sur une démarche itérative en plusieurs étapes : collecte de verbatims auprès des acteurs, structuration des discours, phase de validation, puis mise en place d’un système de scoring permettant d’évaluer la cohérence et le partage de ces récits. Cette méthode, conçue comme évolutive, peut être répliquée et adaptée à d’autres territoires.
Présentation illustrée de la démarche de construction du récit territorial, issue des travaux des étudiants du Master 2 TIC ADTT, Promotion 2026.
Plusieurs « strates » constituent le récit :
- Le récit des professionnels du tourisme, précieux pour identifier les éléments du territoire qui font sens dans l’expérience (lieux, gestes, saisons, itinéraires), les tensions entre attentes des visiteurs et réalités locales, ainsi que les formes narratives déjà présentes dans les pratiques d’accueil.
- Le récit des habitants, qui donne accès à des dimensions rarement présentes dans les récits touristiques : la saisonnalité vécue, l’isolement, la sociabilité, les services, la fierté locale mais aussi les contradictions ou les éventuelles formes de lassitude.
- Le récit des visiteurs et touristes, qui permet de comprendre les imaginaires projetés sur le territoire : ce qu’ils viennent chercher, ce qu’ils retiennent de leur expérience et ce qui les surprend. Cette strate est particulièrement utile pour identifier les représentations dominantes et les écarts éventuels entre territoire vécu et territoire perçu.
Pour incarner cette démarche, les étudiants ont mobilisé une figure originale, celle de la brebis, fil conducteur narratif permettant de traverser les différentes dimensions de l’agritourisme et d’en restituer les perceptions.
Au-delà des cadres conceptuels, les étudiants ont produit un ensemble de livrables concrets réunis dans une boîte à outils méthodologique. Celle-ci comprend notamment des guides d’entretien, des modèles d’analyse des récits, des outils de structuration des données qualitatives, ainsi qu’un dispositif de validation et d’évaluation.
L’ensemble se distingue par sa dimension transférable : les méthodes proposées ne sont pas limitées au seul cas étudié, celui du territoire de Roquefort, mais peuvent être mobilisées dans d’autres contextes territoriaux confrontés à des problématiques similaires.
Dépasser les indicateurs traditionnels : une observation repensée
Face à une commande initialement orientée vers la préfiguration d’un observatoire, les étudiants ont pris un parti méthodologique : ne pas produire un outil technique supplémentaire, mais s’interroger d’abord sur ce qu’il convient réellement d’observer.
Ce positionnement les a conduits à remettre en question les approches dominantes de l’observation touristique, souvent centrées sur des données quantitatives. Or, dans le cas de l’agritourisme, ces indicateurs apparaissent insuffisants pour saisir les effets réels de l’activité sur les territoires. Comme le souligne l’analyse produite, la question n’est pas tant le volume de fréquentation que la nature des interactions entre acteurs, usages et dynamiques locales.
Pour y répondre, les étudiants ont développé une approche systémique, articulée autour de différentes thématiques interdépendantes : réglementation, pratiques agricoles, activités touristiques, acteurs économiques, habitants ou encore aménagements. Cette lecture transversale met en évidence un constat partagé : l’agritourisme reste aujourd’hui appréhendé de manière cloisonnée, chaque acteur évoluant dans son propre périmètre sans vision globale des effets produits.
À partir de ce diagnostic, le premier groupe a proposé une grille de lecture graduelle de l’observation, distinguant des actions mobilisables à court terme, notamment en matière de collecte de données existantes, et des perspectives de long terme intégrant des démarches qualitatives approfondies. Ces observations impliquent un travail d’enquête auprès des acteurs, inscrit dans la durée, afin de mieux comprendre les transformations à l’œuvre.
Zoom sur la restitution :
La restitution finale s’est tenue au sein de la ferme de Gaïa, un lieu illustrant concrètement les enjeux de l’agritourisme, en présence de Dominique Thillet directeur du pôle IPA d’AD’OCC.
« Du côté du commanditaire, l’intérêt a été immédiat. Si les enjeux d’observation étaient déjà identifiés, les propositions formulées ont été reconnues pour leur capacité à enrichir les réflexions en cours, en particulier en intégrant des dimensions qualitatives souvent peu exploitées dans les dispositifs existants. »
L’intérêt suscité par les travaux ne s’est pas limité à l’exercice universitaire. À l’issue de la restitution, Angelika Sauermost, responsable du département Europe d’AD’OCC, a souligné la qualité de l’analyse produite et la maturité des propositions formulées par les étudiants. Elle a notamment relevé la complémentarité entre les méthodes développées dans le cadre de l’atelier et les expérimentations actuellement conduites sur le territoire de Roquefort.
Cette reconnaissance pourrait se traduire concrètement par une valorisation des travaux au sein du projet européen AgroTour. Les productions consacrées au récit territorial ont en effet été proposées comme ressources à potentiel de capitalisation auprès des partenaires internationaux du programme, ouvrant la perspective d’une réutilisation et d’une diffusion au-delà du cadre de l’atelier.
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